La figure archétypale de la fanm potomitan
Partant de l’origine du mot potomitan (également écrit « poto mitan » ou « poteau mitan »), le poto mitan est le poteau central du temple vaudou haïtien. Précisément, il représente l’axe du monde allant de la terre au ciel et établissant ainsi la communication entre le monde des humains et celui des esprits. Autour de cet axe, les adeptes dansent et déposent des offrandes afin que les esprits descendent et prennent possession des fidèles.
Les origines de l’archétype culturel de la fanm potomitan
Si on explore les racines de ce terme, on se rend compte qu’il recouvre d’abord la femme qui doit être la mère et le père à la fois.
Partons d’abord de la deuxième version du Code noir promulgué en 1724 par Louis XV. Ce code a été conçu pour encadrer juridiquement l’exercice de l’esclavage dans les Antilles. L’esclave y est définit comme un être « meuble » susceptible d’être acquis par un maître au même titre qu’un bien (article 44).
Son article 12 dispose que « Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents. »
L’éclairante Stéphanie Mulot, dans son article « Le mythe du viol fondateur aux Antilles françaises » paru aux éditions Presses Universitaires de France le 03 octobre 2007, vient préciser « l’aporie de la filiation paternelle » au regard notamment du Code noir. Elle pose le fait que l’homme qui accompagne la mère, soit « le nègre esclave », n’est uniquement le « géniteur d’une lignée à qui il ne peut rien transmettre, si ce n’est que son capital physique ». Au vu dudit Code, il ne peut pas être un père légal puisque destitué de ses droits. Le maître, quant à lui, s’il est le père légal, n’en demeure pas moins présent « ni pour l’éducation, ni pour la transmission des biens ».
Corinne Mencé-Caster ajoute dans son article « Origines de la « fanm poto-mitan ». Évolutions et limites », que ces femmes alors marquées par une violence primordiale ne « pouvaient que tenir debout pour surmonter la triple adversité des amours intermittentes ou impossibles, de la maternité malheureuse et de l’impuissance des hommes esclaves ».
Elle conclut qu’on peut trouver dans ses explications « la trace d’un des traits définitoires de la « fanm potomitan » (à savoir) la résistance à toute épreuve en contexte d’adversité. »
Abordons désormais la représentation matrifocale caribéenne. Conceptualisé en 1957 Raymond Thomas Smith, la matrifocalité fut le terme choisi pour caractériser la famille où la mère occupe une position centrale associée à l’absence ou la marginalité du père. Cette organisation est ainsi caractérisée par l’absence de l’homme père-époux. Une nouvelle fois, citons Stéphanie Mulot dans son article de 2013 intitulé « La matrifocalité caribéenne n’est pas un mirage créole ». Cette dernière vient résumer la matrifocalité comme un système « mis en place par une société meurtrie pour tenter de pallier et panser, sans les soigner, le traumatisme originel de la perte du phallus des hommes noirs ».
Quant au sens premier de l’expression de la « fanm potomitan », il conviendrait davantage d’employer le terme de « manman potomitan ». Cette fois, Corinne Mencé-Caster, dans son article précité, soulève avec justesse que « le choix d’expression « fanm potomitan » lie inexorablement le destin de la femme à celui de mère, faisant de la capacité ou de l’appétence de la femme au sacrifice-pour-autrui (les enfants, les frères et sœurs, sa propre mère, le père de ses enfants), le critère ultime de la valorisation de la femme dans les sociétés antillaises, exhumant ainsi les tréfonds d’un inconscient collectif incapable de penser la figure de femme en dehors de la figure de mère ». Si on parle de fanm potomitan pour désigner des femmes courageuses, résilientes ; elles demeurent souvent rattachées à la figure de la mère, pilier central de la famille.
Quand bien même la figure archétypale de la fanm potomitan demeure encore ancrée aux Antilles, sa glorification ne fait pas pour autant l’unanimité. On note cette dernière décennie, une reconnaissance actée d’un idéal sacrificiel selon les termes d’Océane Gbogbohoundada dans son article paru dans la revu Psychologies Genre & Société n°4, 202. Cette dernière nous livre un « argumentaire élaboré à partir de travaux pluridisciplinaires, éclairant la nature intersectionnelle de la figure de fanm poto-mitan et ses potentielles conséquences négatives sur la santé mentale des femmes ». Elle vient là questionner la force, comme pierre angulaire de la figure archétypale de la fanm potomitan à travers la culture du silence et l’idéalisation de la fanm potomitan. On peut alors sagement asseoir le fait que la fanm potomitan subit une surcharge mentale en raison de l’injonction culturelle et historique qui lui demande de demeurer ce pilier fort de la famille, résistant, résilient et infaillible.
L’apport du témoignage de Tania Massouf, née en Martinique, aînée de cinq sœurs et issue d’une famille fondée sur la figure archétypale de la fanm potomitan
Dans l’épisode en date du 21 août 2026, du podcast MAM’ELLES, Tania Massouf, native de Martinique, décrit la fanm potomitan comme suit : « Chez nous la femme antillaise est ce qu’on appelle le « potomitan ». Le poteau central qui porte toute la maison. On imagine ainsi le poids qu’il faut pour porter une maison et le poids des mots qu’il faut pour supporter cette mission. » Dans son témoignage, Tania dépeint-là un élément de l’identité antillaise à préserver. Une forme de pouvoir conférée aux femmes antillaises de génération en génération.
En se livrant davantage, Tania déclare : « J’ai longtemps porté et quand je suis devenue enceinte, je n’ai pas voulu que mon enfant porte ce que j’ai porté, ce, malgré mon enfance heureuse. En tant que mère, je ne voulais pas lui donner cette charge culturelle et générationnelle du potomitan. »
Entre préservation d’un héritage culturel et prise en considération de l’impact de ce dernier sur la santé mentale des femmes, la figure archétypale de la fanm potomitan soulève bien des sujets de fond qu’il est salutaire de révéler.
